« Une vie des rouges » Jean Ortiz – L’intime et le politique ouvrage collectif coordonné par Marielle Nicolas 

Photographie : Katerine Feinstein

Vendredi 17 juillet, dans le cadre des Estivales de l’Illustration, une rencontre littéraire dirigée par Marielle Nicolas rendait hommage à Jean Ortiz, autour de cette question qui ne cesse de infuser le champ politique contemporain : comment l’intime et le politique se répondent-ils, se contaminent-ils, se sauvent-ils parfois l’un l’autre ? Frisson y participait — non comme numéro, mais comme présence. L’occasion de reprendre une question qui nous occupe depuis longtemps : le clown est-il un personnage politique, et si oui, de quelle politique s’agit-il, lui qui ne tient ni tribune ni scalpel ?


Il existe, dans l’histoire du clown, deux lignées qu’on a pris l’habitude de séparer, presque de les faire s’ignorer. D’un côté, le clown sociétal : celui des places publiques, des manifestations, des clown armies qui désarment les cordons de police par l’absurde plutôt que par la force, celui du bouffon médiéval — seule figure de la cour autorisée à dire au roi ce que nul autre n’osait, précisément parce que son arme était le rire et non le glaive. De l’autre, le clown d’accompagnement : celui qui entre à pas comptés dans une chambre d’EHPAD, qui s’assoit près d’un lit d’hôpital, qui ne s’adresse jamais à une foule mais à une seule personne, dans le registre le plus intime qui soit — le corps fragilisé, la mémoire qui vacille, la fin de vie.

On les oppose volontiers : le premier serait bruyant, collectif, frontalement politique ; le second discret, individuel, cantonné au soin, presque apolitique par sa proximité même avec l’institution médicale qui l’accueille. C’est une erreur de perspective. Ces deux clowns portent le même geste fondateur, seulement déployé à des échelles différentes : le refus de se laisser réduire par un ordre établi — qu’il s’agisse de l’ordre policier d’une place occupée, ou de l’ordre protocolaire d’un service de soin qui a cessé de voir la personne derrière le dossier médical.

Le rire comme désobéissance minimale

Le clown sociétal a hérité du carnaval sa fonction d’inversion : le temps d’un cortège, le monde à l’envers devient visible, la hiérarchie se donne à voir comme construction plutôt que comme nature. Ce que le philosophe Mikhaïl Bakhtine appelait le rire carnavalesque n’est pas un simple exutoire — c’est une manière de rappeler que l’ordre social, aussi solide paraisse-t-il, reste une fiction qu’on pourrait rejouer autrement. Les brigades de clowns qui ont accompagné, depuis les années 1990, les mouvements altermondialistes ou les zones à défendre, ont fait de cette inversion une tactique : désamorcer la tension par le grotesque plutôt que l’alimenter par l’affrontement, opposer au bouclier une fleur en plastique, au mégaphone un kazoo.

Le clown d’accompagnement, lui, ne défile devant personne. Et pourtant, il pratique très exactement la même désobéissance, réduite à l’échelle d’une chambre. Face à une institution qui, par nécessité protocolaire, tend à traiter le résident comme une somme de pathologies à gérer, le clown introduit un dérèglement minuscule : il rit là où l’on attend du sérieux, il improvise là où l’on attend de la procédure, il regarde la personne plutôt que le diagnostic. C’est une désobéissance sans cortège ni slogan — mais c’est une désobéissance quand même, au sens le plus exact : un refus de se conformer à ce que l’ordre établi attend de la situation. Et les institutions que nous accueillent cherchent une évolution, une transformation, un changement, un saut par l’humain.

L’intime comme terrain politique

C’est précisément ce que la pensée féministe a mis au jour depuis un demi-siècle avec la formule devenue centrale : le privé est politique. Ce qui se joue dans une chambre, un couple, une relation de soin, n’est jamais à l’abri de la structure sociale qui l’entoure — et peut, à l’inverse, devenir le lieu même où cette structure se conteste ou se répare. La philosophe américaine Joan Tronto a théorisé cette hypothèse sous le nom de démocratie du care : prendre soin n’est pas un geste privé et secondaire relégué à la sphère domestique, c’est une activité éminemment politique, dont dépend la possibilité même d’une société juste.

Le clown d’accompagnement s’inscrit exactement dans cette généalogie, même quand il l’ignore. Quand il passe une heure avec une personne que la maladie a rendue invisible aux yeux de l’institution — plus de mots, plus de geste autonome, plus rien qui ressemble à ce qu’on appelle habituellement une personne « active » —, il ne fait pas seulement du bien à un individu isolé. Il rappelle à tout le système qui l’entoure — soignants, familles, administration — qu’aucune vie ne cesse d’être digne d’attention parce qu’elle a cessé d’être productive, communicante ou conforme. C’est un acte politique au sens le plus fondamental : il redéfinit qui compte, et pourquoi.

La radicalité de la douceur

Reste à comprendre pourquoi ce geste, aussi doux soit-il, mérite le mot de radicalité. La radicalité, étymologiquement, c’est aller à la racine. Or la douceur du clown ne consiste jamais à accepter les choses telles qu’elles sont : elle consiste à refuser, absolument, que la violence — celle de l’exclusion, celle de la réduction à un statut, celle de l’indifférence institutionnelle — soit la seule réponse disponible à la violence du monde. C’est en cela que le bouffon de cour était déjà radical : il ne renversait pas le roi, mais il rendait visible, par le rire, ce que la force du pouvoir cherchait à rendre indiscutable. Il ne gagnait pas le pouvoir ; il en révélait la fragilité, l’instant d’une pirouette.

Le clown contemporain, qu’il soit dans la rue ou dans la chambre, hérite de cette fonction précise : non pas prendre le pouvoir, mais le désarmer un instant, en douceur, sans jamais lui offrir la légitimité d’un combat frontal qu’il gagnerait toujours par la force. C’est une politique de la fissure plutôt que de la rupture — et c’est peut-être pour cela qu’on la sous-estime : elle ne fait pas de bruit, elle ne revendique rien, elle ne demande même pas d’être reconnue comme politique. Elle agit furtivement, et c’est justement ce qui la rend difficile à récupérer, à instrumentaliser, à faire entrer dans un programme.

Transgresseur, libre et inapprivoisable

Reste la question, en creux dans toute cette généalogie : qu’est-ce qui garantit que ce clown-là — sociétal ou d’accompagnement — ne finisse pas absorbé par ce qu’il prétend déranger ? Que la brigade de clowns ne devienne un folklore de manifestation inoffensif, que le clown de soin ne devienne un outil de communication institutionnelle de plus, une « animation » listée sur une plaquette ?

La réponse tient peut-être en un mot : l’inapprivoisable. Le clown, pour rester fidèle à sa fonction, doit demeurer une figure qu’on ne peut pas complètement dresser — ni par le pouvoir qu’il nargue sur la place publique, ni par l’institution de soin qui l’accueille dans ses murs. Il peut collaborer, s’inscrire dans une convention, respecter un cadre : mais il garde toujours, quelque part, la capacité de refuser, de dérailler, de dire non là où on attendait un oui de service. C’est cette part irréductible — transgressive dans son principe, libre dans sa forme, inapprivoisable dans son fond — qui fait que le même personnage peut, un jour, désarmer un cordon de CRS par l’absurde, et le lendemain, tenir la main d’une personne que la maladie a rendu silencieuse, sans jamais trahir, dans un cas comme dans l’autre, ce à quoi il tient : que nul, ni le pouvoir ni la maladie, n’a le droit de décider seul de qui a le droit d’exister pleinement.

C’est peut-être cela, finalement, qu’on cherchait à dire vendredi, en évoquant l’intime et le politique en hommage à un homme qui a passé sa vie à refuser de les séparer : qu’il n’y a pas de petite échelle pour la dignité. Et que le clown, dans la radicalité de sa douceur, le sait depuis toujours.

Andrea Caro Gomez, alias Frisson, est artiste-clown et directrice artistique de l’association Topogramme (Montauban). Elle intervient en clown sociétal comme en clown d’accompagnement, entre espace public et unités de soin. Nos soutenir sur helloasso 

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